EXPOSITION DE PHOTOS AU FESTIVAL DU FILM DOCUMENTAIRE DE LASALLE

1 Feb 2011

A l'occasion du Festival du film documentaire de Lasalle (www.festivaldelasalle) consacré cette année au thème « Quand aurons-nous le temps ? » je présente dans cette petite ville des Cévennes en France (située à 20 km au nord de Saint-Hippolythe-du-Fort) du 2 au 5 juin 2011, à la très belle galerie « Le petit temple », deux expositions photographiques qui chantent la musique du temps :

   « Je prends le temps » (50 photographies Noir et Blanc)

   « Le vieil homme et son potager » (30 photographies Noir et Blanc)

Vernissage le mercredi 1er juin à partir de 20 h. Voici les textes d'accompagnement de ces deux expositions.

Olivier Le Brun

lebrun.prairies@gmail.com

www.olivier-lebrun.com


 

 

 Je prends le temps

 

J'aime photographier très lentement des instants … non décisifs.

 

Les photographies que je présente ici disent le temps suspendu, l'attente, la permanence, le silence, l'intériorité des êtres, des choses et des paysages, les traces et les marques du temps. Le temps qui accompagne des gestes accomplis sans hâte, leur répétition, leur quotidienneté et leur plénitude.

 

Dans bien des lieux d'où j'ai rapporté ces photographies on ne lutte pas contre le temps, on ne perd pas son temps, on se plait à prendre tout son temps. 

 

Il en est ainsi du vieil homme dans son potager, mon père, dont la fin de vie a pour horizon et pour mesure le cycle des légumes, la succession des saisons et la musique des vers de Mallarmé. En écho à ce jardinier en son royaume, Ramily, lui aussi assis sur une brouette, attend les acheteurs de  quelques pièces de rechange dans un marché de Madagascar.  

 

Les photographies ont une vie discontinue avec de longues périodes de dormance et de grands moments de sortie. J'aime revenir sur mes territoires d’errance photographique pour y montrer ma récolte,  comme dans le bidonville de Kibera au Kenya ou au marché d’Ambalavao à Madagascar. J’apporte des photocopies qui aussitôt circulent de mains en mains. Très vite les personnes représentées sont là et les commentaires vont bon train. Il y a toujours quelques absents, tel Ramily qui avait définitivement quitté sa brouette. On m’a conduit dans sa maison où son épouse m’a montré avec recueillement les photos de son mari à différentes étapes de sa vie, comme ce cadre  accroché dans leur chambre où l'on voit côte à côte le portrait de Ramily et celui de sa femme. Mes photos venaient clôturer ce parcours. 

 

En marchant le long d'une rizière à Madagascar j'ai rencontré Ramarc dont le père mobilisé par la France durant la seconde guerre mondiale a été tué dans la bataille de Fréjus. Lorsqu'il m'a reçu chez lui, sa mère assise immobile sur la varangue, le regard fixe dans le lointain, semblait incarner ce drame familial. La retrouvant ainsi à plusieurs reprises, je l'ai photographiée avec sa petite fille et son chat en me disant : « elle aura encore pensé au moment où son homme dut partir à la guerre », un futur antérieur qui fait le pont entre la vie et la mort, entre le présent, le futur et le passé.

 

Le passé nous réserve des surprises disait Françoise Sagan.  Au fil des ans l'image dévoile de nouveaux aspects, une expression, un regard, un geste, un objet... qu'on n'avait pas vus au premier abord. Ces découvertes sont le reflet de nous-mêmes, de notre vécu, de notre histoire et des regards croisés. En laissant passer le temps on voit les mêmes images avec d'autres yeux.  Antonioni nous montre dans « Blow up » ce que l'agrandissement d'une photo peut nous révéler. On n'y découvre pas nécessairement  un cadavre, mais on y voit autre chose que sur le tirage qu'on avait laissé dormir dans  une boite.   Les photographies n'arrêtent pas de nous surprendre. Les regards posés sur elles sont leur révélateur.

 

Olivier Le Brun , 3 avril 2011

 

Le vieil homme et son potager

 

 

Vieillir n'est pas une partie de plaisir. Mais « le dur désir de durer » peut être assorti de plaisir s'il est habité par la passion. Ce vieil homme, qui est mon père, a terminé sa vie au bord du lac Okanagan dans l'Ouest canadien où, suite à une vie d'agronome en Afrique, il a créé un verger de pommes, un vignoble et enfin un potager. Agriculteur dans l'âme il n'a jamais été aussi heureux que quand il a pu se consacrer entièrement à ses légumes : les planter, les arroser, leur tenir compagnie, les récolter, les cuisiner, les savourer et partager ces plaisirs avec ses proches. Il a d'ailleurs intitulé un texte sur son potager d'une exclamation de Virgile « O fortunatos agricolas... » (Trop heureux les hommes des champs...). A la fin de sa vie il était devenu un paysan, un vrai paysan wallon, de ceux que peignait son père, le peintre Georges Le Brun, dans la région de Xhoffrais. Il entreprenait toutes ses activités, en particulier ses travaux agricoles, en combinant approche scientifique et sens poétique, avec l'humour qui faisait le lien entre les deux. C'était un poète de l'agriculture et un planteur de poésie.

 

En 1997 je venais d'acquérir un Leica et j'ai voulu rendre hommage à cet homme de 92 ans qui vit dans la plus grande simplicité, qui choisit ses règles de vie, qui fait éclore des semences dans toutes les pièces de sa maison, qui règne sur un peuple de légumes poussant joyeusement dans tous les sens. Un personnage avec toute sa force comme un arbre dont on ne détourne pas le chemin, dont la détermination solide et tranquille repose sur un instinct vital.

 

Je pris tout mon temps pour photographier ce vieil agriculteur rythmant sa vie sur ses légumes, sur le cycle des haricots, du pourpier, de la roquette, des « cwène de gatte » (cornes de chèvres, nom donné en wallon à une espèce de pomme de terre toute petite et délicieuse) et de dizaines d'autres variétés de légumes, sur la préparation des semences et du compost, le séchage du persil, la cuisson, l'empaquetage pour le congélateur, le rituel des repas rabelaisiens aux parfums d'ail et de sauge dégustés avec son rouge ou son blanc, et en prime, au dessert, si on le lui demande, il  se délecte à réciter des poèmes de Ronsard, Mallarmé, Rimbaud, Apollinaire...plantés à jamais dans le jardin de sa mémoire. 

 

Prenons la photographie de ce vieil homme assis de dos face au lac Okanagan à la fin d'une journée bien remplie dans son potager. Comme il était passionné de poésie, je me suis dit en captant cette image, puis en la regardant : « Sa vie aura été un long poème » ou encore :  « il se sera récité Brise marine  de Stéphane Mallarmé », exprimant la lassitude ressentie au terme de sa vie  ainsi que l’attrait de l’évasion qui a été le sel de son existence :

 

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.

 Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux

Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe                                                                        

...

Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots. »

 

Olivier Le Brun

février 2011

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